Le Monde daté de demain :
Romain Dunand a comparu en appel, mercredi 22 octobre, à Paris, pour “outrage”, pour avoir adressé un courriel à l’ancien ministre de l’intérieur : “Voilà donc Vichy qui revient : Pétain avait donc oublié ses chiens !” Il risque 1 000 euros d’amende.
En lisant ces lignes, j’ai tout de suite pensé à un vieux papier que j’avais écrit en 2000 sur une affaire datant de 1941 et dont le titre était : “Pétain est un vieux cul” ou de la nécessité d’abroger l’offense à Chef d’État…
C’est une histoire bien singulière que nous livre la lecture de l’arrêt de la cour d’appel de Grenoble du 30 juillet 1942. Accessible aux Archives départementales de l’Isère, le document rapporte les “incidents” qui eurent lieu entre le 15 et 20 août 1941. Nous sommes non loin de Gap à Tallard. Monsieur L. et son ami entrent dans le café “Le Rivat”, s’avancent au comptoir et entament une discussion … de comptoir. On parle de la guerre bien sûr, des Allemands, du rationnement et de l’État français. Durant la conversation qui s’anime, les deux amis en viennent naturellement à évoquer le Maréchal Pétain. Monsieur L. lance à son compère “Pétain est un vieux cul”. Les tenanciers, l’oreille traînante, sont, semble-t-il, outrés. Les propos sont immédiatement rapportés aux autorités judiciaires comme il est d’usage en France en ce temps-là . La condamnation ne se fait pas attendre. Amendes et prison pour “Offense à chef d’état”.
L’offense au chef de l’État constituait dans notre ancien droit le crime de lèse-majesté. La loi sur la presse du 17 mai 1819 punissait ainsi dans son article 9 les offenses publiques envers la personne du roi. Aujourd’hui, c’est l’article 26 (et 36 pour les chefs étrangers) de la loi du 29 juillet 1881 qui traduit dans notre droit positif cet héritage. Cette protection particulière accordée au chef de l’État, au respect dû à ses fonctions et à sa personne est, dit-on, une nécessité pour la bonne conduite de la nation. Du moins, c’est le principe. Car rappelons-le, c’est sur la base de ce texte d’exception que fut condamné Monsieur L. pour avoir dénoncé dans des termes il est vrai peu sophistiqués, un collaborationniste en puissance, le maréchal Pétain.
Qui ne lui donnerait raison aujourd’hui? Et pourtant, la loi et sa jurisprudence n’ont pas changé.
Q’un acte de résistance puisse être condamné par un texte toujours en vigueur, voilà qui est choquant. Ne dites jamais, même dans une conversation privée qui pourrait être entendu que “Chirac est un vieux cul”, vous risqueriez une condamnation au titre de l’article 26 de la loi de 1881. Ne dites jamais qu’un dictateur tortionnaire lambda a, ne serait-ce qu’un teint pâlichon, vous vous exposeriez légalement à des poursuites sur la base de l’article 36 de la même loi. Car il faut bien comprendre jusqu’où ce délit peu être entendu. La jurisprudence, constante sur le sujet, s’est définie une doctrine extensive particulièrement dangereuse pour la liberté d’expression. Aujourd’hui le droit positif constate le délit d’offense à chef d’État, dès lors qu’est tenu un propos (voir un simple geste !) pouvant “heurter la délicatesse des sentiments”. Notion qui, soit dit en passant, n’a aucune définition juridique et résulte d’une casuistique autant subjective qu’hasardeuse. Nul doute que certains dirigeants pourraient trouver opportun de s’offusquer que l’on critiqua leur teint. Surtout si la remarque émane d’un opposant politique.Tout ceci pourrait prêter à sourire si aujourd’hui encore, certains n’étaient poursuivis sur la base de ce texte. C’est ainsi qu’une plainte pour offense à chef d’état étranger a été déposée en septembre 2000 contre l’association Survie, présidée par François-Xavier Verschave et représenté entre autres par Me William Bourdon ; plainte déposée par trois présidents africains, Omar Bongo, Idriss Déby et Denis Sassou Nguesso, avec pour conseil le sulfureux Me Vergès. Il est clair que la loi n’invite pas le rédacteur du papier que vous lisez à se prononcer sur le cas d’espèce. L’offense pouvant être caractérisée à tout moment. Reste qu’à l’heure où les chefs d’État sont de plus en plus perçus en droit international comme de simples justiciables (cf. Milosevic ou Pinochet), et où la France a ratifié le traité instaurant un Tribunal Pénal international, le régime de l’offense semble aller à contre sens de l’histoire. De l’histoire et de l’Europe. Car il n’est rien moins sûr que ce régime d’exception soit compatible avec le corpus juridique tel qu’il ressort de la Convention européenne des droits de l’homme. Quid de la liberté d’expression au sens de l’article 10 de la Convention ou du principe de procès équitable au sens de l’article 6 ? L’intégration européenne y répondra tôt ou tard.
Pouvons-nous accepter aujourd’hui que la liberté d’expression s’aplatisse devant des courtoisies de salon ou devant une vision surannée de la fonction présidentielle ? Que des Jian Ze Min, Vladimir Poutine, et autre prince Rainier puissent tenir en respect les journalistes et associatifs d’une démocratie moderne? À ces questions nos parlementaires doivent répondre* tout en gardant à l’esprit le cri de liberté du résistant anonyme : “Pétain est un vieux cul”!
* Un an après avoir rédigé ce texte (que j’avais soumis à quelques journaux qui ne l’ont pas publié), j’ai écrit une proposition de loi pour le sénateur Dreyfus-Schmidt pour lequel je travaillais à l’époque. Proposition de loi visant à la suppression du régime de l’offense à chef d’état étranger. Les dispositions du texte seront finalement reprises par amendement et introduites dans le code pénal.
Si l’offense pour chef d’état étranger n’existe plus dans notre droit (et je ne suis pas peu fier d’y avoir participé), reste encore ce pustule de l’offense à chef d’état tout court, que Sarkozy n’a pas honte de réactiver.







17 Commentaires pour "Pétain utilisait aussi le délit d’offense à chef d’état"
Un autre cas de condamnation en 1964 : Jacques Laurent pour son livre “Mauriac sous de Gaulle”. ( 3 amendes de 2000F ) Selon Wikipedia :
En 1964, il attaque violemment le général de Gaulle par son pamphlet Mauriac sous de Gaulle, qui lui vaudra une condamnation pour « offense au chef de l’État ». Lors de ce procès, il déclara : ” La situation de l’histoire des affaires est unique. Vingt ans après la Terreur, n’importe quel historien pouvait dire ce qu’il pensait de la Terreur ; vingt ans après le 18 brumaire, n’importe quel historien pouvait dire ce qu’il pensait du 18 brumaire ; vingt ans après la Terreur blanche, n’importe quel historien pouvait s’exprimer librement sur la Terreur blanche ; vingt ans après le 2 décembre, on pouvait parler du 2 décembre selon sa conviction ; vingt ans même, pour prendre un événement plus rapproché, après l’arrestation de Caillaux sous Clémenceau, on pouvait défendre Caillaux si on le voulait, ou en tout cas écrire un livre d’histoire absolument libre sur ce qui s’était passé entre 1914 et 1918. Mais vingt-cinq ans après le 18 juin, j’apprends par le réquisitoire qu’il est interdit de le commenter”
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Coïncidence ?
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Bah, ce n’était qu’un échauffement en attendant de faire un délit de pratique de la magie vaudoue
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Tipanda dit le October 25th, 2008 @ 10:07 :
@Laurent Weppe,
Cette histoire de statuette vaudoue montre surtout une faiblesse intellectuelle. Chacun sait, ou devrait savoir, que les techniques d’envoutement nécessitent que la “victime” y croie. Elles se basent sur un principe bien connu : lorsqu’un individu est persuadé qu’on pratique à son égard des manipulations qui vont lui faire du mal, cette conviction le mine jusqu’à le rendre malade ou suicidaire par les vertus de la psychosomatique. En Bretagne, il existe encore des pratiques assez voisines, le culte de Saint-Yves-de-Vérité : les gens qui veulent vous nuire adressent au saint (!) des prières supposées attirer la ruine de vos affaires et la perte de vos procès. Le rite commence toujours par l’avertissement anonyme de la victime ; lorsqu’il est persuadé que le saint est contre lui, les malheurs s’enchainent. Ce n’est pas le même folklore que les poupées vaudoues mais le fonctionnement est le même.
Il est inquiétant d’imaginer un président de la République croyant aux jeteurs de sorts, comme un vieux paysan analphabète.
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bertrand dit le October 28th, 2008 @ 3:53 :
@Tipanda, je crois surtout que sarko n’a aucun humour, surtout lorsqu’il s’agit d’auto dérision.
et puis le pouvoir doit lui donner un sentiment de toute puissance, tout perché qu’il est sur ses talonnettes.
mais à se mettre au niveau de ses détracteurs en les poursuivant, il retombe tout bas très vite.
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eh oui! et parmi les mesures prises par Pétain et non annulées il y a la suppression du diplome d’herboriste.
Et la création du GNIS
Vous ne voyez pas de rapport ? c’est que vous ne connaissez pas le dossier, il y a des choses à découvrir là-dessus.
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Oula, rapprochement avec Pétain, tu es bon pour un outrage !
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Une petite image:
http://images2.hiboox.com/images/3107/bas9570d.jpg
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Oh toi tu vas avoir des problèmes, des gros problèmes moi je te dis…
lol
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Un président procédurier, pas très étonnant, quand on sait que Nicolas 1er est avocat de formation.
Par contre pas de poursuite possible pour injures proférées “Casse toi pauvre c**” par le chef de l’état à un citoyen lambda, celui ci est protégé par la constitution malgré le combat d’Arnaud Montebourg sous l’ère Chirac.
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Tristan dit le October 28th, 2008 @ 20:36 :
@François Pierre V, pire, un chomeur a été condamné à 1000 euros pour avoir brandi une pancarte mentionnant la phrase de Sarko “casse toi pauvre con”.
http://www.20min.ch/ro/news/mo.....r-13504877
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bertrand dit le October 28th, 2008 @ 21:29 :
@Tristan, le tribunal a réellement prononcé sa condamnation ? l’article de 20min semble faire état d’une peine requise pour le moment. en tout cas, c’est à suivre.
m’est avis que le raisonnement selon lequel en insultant le nain on insulte la fonction présidentielle ne tient pas debout. sarko est lui même sorti de sa fonction avec son “casse toi pauvre con”. certes, il n’avait sans doute pas vu la caméra, mais il n’empêche ! il était en visite officielle au salon de l’agriculture. il fallait donc se tenir un peu mieux que ça !
par ailleurs, ça rejoint ce que je disais plus haut. ce type n’a strictement aucun humour, c’est consternant, affligeant, et tout ce que vous voudrez. il a quelques qualités bien sûr, mais l’obsession qu’il a de son image est irritante à la longue.
à force de vouloir tout contrôler, il tombe dans le ridicule et détruit quelques libertés au passage. on pourra toujours ergoter sur le bon ou le mauvais goût de ce genre de plaisanteries, mais il me paraît primordial de préserver cette peau de chagrin qu’est notre liberté d’expression.
pour relativiser, la france a déjà connu ça, que ce soit avec de gaulle ou mitterrand. en parlant de tonton, et depuis qu’il a quitté l’élysée, l’élégance du monarque a disparu. et dans le cas de sarko, la fonction présidentielle est d’abord offensée par celui qui l’habite. je crois que la france mérite bien mieux.
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Tristan dit le October 29th, 2008 @ 14:36 :
@bertrand, en fait, le tribunal a requis 1000 euros d’amende contre le prévenu. Il n’est effectivement pas encore condamné.
et Pétain portait aussi des chaussures noires
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Tristan dit le October 28th, 2008 @ 20:34 :
@Lotreamont, j’espère qu’il ne mettait pas des chaussettes blanches avec !
http://blog.mendes-france.com/.....olympique/
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Lotreamont dit le October 28th, 2008 @ 20:42 :
@Tristan, haha tu m’as botté en touche
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Mais en fait le rapprochement avec Pétain n’est pas incongru, loin de là. Il faut en effet remonter jusqu’à cette période pour trouver un chef d’Etat aux pouvoirs aussi élargis et intrusifs vers la base. Car je ne suis pas sur que De Gaulle, sous son principat (1958-1969), était aussi abusif dans sa pratique présidentielle.
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